Soixante ans autour d’un pré qui n’aurait jamais dû être constructible.

Il y a un espace, aux abords du château de Chenaux, que les Staviacois ont toujours connu libre. Un pré qui dégage la silhouette orientale du château, qui laisse respirer les remparts, qui donne au regard ce que les villes médiévales conservent rarement : un horizon ouvert sur leur propre histoire. Pendant des siècles, personne n’a songé à y construire.
Puis les choses ont changé. Et ces dernières années, ce pré a failli disparaître derrière quelques villas.
1972 : un pré vendu comme pré, avec interdiction de construire
Dans les années précédentes, des parcelles situées aux abords du château ont déjà rejoint la zone à bâtir, posant les bases du quartier résidentiel qui existe aujourd’hui. Mais en décembre 1972, les parcelles du Pré du Château proprement dit font l’objet d’actes notariés distincts, avec une intention clairement différente.
Le vendeur est l’Hôpital du District de la Broye. Les acquéreurs sont des professionnels de la ville. Le prix est symbolique, sans commune mesure avec ce que ces terrains auraient représenté s’ils avaient été constructibles. Les actes le qualifient de «terrain à pré».
Mais surtout, les actes sont explicites sur le statut de ces parcelles. Une clause de rétrocession stipule que si les terrains venaient à changer d’affectation pour devenir constructibles, les acquéreurs devraient verser à l’hôpital un montant calculé sur la base du prix payé. Et sur chaque parcelle est constituée une servitude personnelle d’interdiction de bâtir en faveur de cet hôpital — encore inscrite au registre foncier en 2016.
En 1972, la distinction est donc posée clairement, par écrit et devant notaire. D’un côté, des terrains à bâtir. De l’autre, un pré avec interdiction explicite de construire. Des professionnels du droit et de la géométrie officielle savent exactement ce que les documents qu’ils signent impliquent.
1974-1975 : la distinction s’efface
En 1974, la commune met à l’enquête une zone protégée non constructible sur les parcelles du pré, conforme à leur réalité juridique. Les propriétaires s’y opposent. Les parcelles sont reclassées en zone à bâtir.
Ce reclassement intervient dans un contexte singulier. Certains des propriétaires occupent simultanément des fonctions publiques qui leur confèrent une influence directe sur les décisions d’aménagement du territoire de la commune. La loi fribourgeoise sur les communes prévoit des règles précises pour de telles situations. Leur application aurait pu changer le cours des choses.
C’est sur cette base fragile que les droits à bâtir ont existé pendant cinquante ans.
2000 : l’ISOS classe Estavayer site d’importance nationale
L’Office fédéral de la culture publie le relevé ISOS d’Estavayer-le-Lac. La ville est classée site d’importance nationale. Le Pré du Château reçoit l’objectif de sauvegarde «a» — le plus élevé — qui prescrit son maintien en tant qu’espace libre, inconstructible.
Ce classement ne modifie pas immédiatement le plan de zones communal. Mais il change la donne juridique de façon décisive. Maintenir ces parcelles en zone à bâtir contrevient désormais aux objectifs d’un inventaire fédéral contraignant. Le plan directeur cantonal traduit ensuite cette exigence en obligation pour la commune.
2015-2016 : l’histoire se répète
La génération suivante reprend le flambeau. Un héritier des familles propriétaires se retrouve dans une position analogue à celle de ses aînés : des responsabilités publiques en lien avec l’aménagement du territoire, et un intérêt patrimonial direct dans les mêmes parcelles. Le schéma est familier. Mais le droit fédéral, lui, a considérablement évolué depuis 1975.
En 2016, le Service des biens culturels du canton prend position sans ambiguïté : ces parcelles doivent être inconstructibles. L’Office fédéral de la culture le confirme par écrit en 2017. La commune propose encore un compromis.
2020 : plus de 230 oppositions
La mise à l’enquête du nouveau plan d’aménagement local déclenche plus de 230 oppositions. La Fondation suisse pour la protection et l’aménagement du paysage (SL-FP), Patrimoine suisse Fribourg, Pro Fribourg et notre association forment opposition, puis recours. Le dossier est juridique, documenté, construit sur les textes fédéraux et cantonaux. L’ISOS, la LAT, le plan directeur cantonal : tout pointe dans la même direction.
2026 : deux décisions, un même résultat
Le 26 février 2026, le Conseil général d’Estavayer vote à l’unanimité le rachat de deux des trois parcelles pour CHF 365’000. Elles passent en mains publiques. Un projet de liaison piétonne entre la ville haute et le lac est esquissé : le Pré du Château ne serait plus seulement un espace à préserver, mais un lien vivant entre le château et le lac.
Le 18 mars 2026, la DIME ordonne l’inconstructibilité des trois parcelles et admet les recours des associations. Pro Fribourg note que cette procédure a permis de «mettre le doigt sur une planification désastreuse pour la préservation du château et ses alentours immédiats».
Une troisième parcelle demeure dans une situation non encore résolue. La procédure suit son cours.
Ce que cette histoire dit
Le relevé fédéral ISOS l’écrit sans détour : «Aujourd’hui, seul le pré dégageant la silhouette orientale du château est demeuré vierge de toute nouvelle construction.» C’est précisément ce vide qui fait la valeur du lieu. Une silhouette perdue ne se reconstitue pas.
En 1972, les actes notariés distinguaient clairement le constructible du non-constructible. Cette distinction a été effacée. Il a fallu cinquante ans, des centaines d’oppositions, des recours associatifs et une décision cantonale pour la rétablir.
Ce n’est pas une victoire contre quelqu’un. C’est une victoire pour quelque chose : la cohérence du droit, et la capacité d’une communauté à défendre ce qui lui appartient.
Notre article sur la jurisprudence du Tribunal fédéral (novembre 2025)
Notre article sur le rachat des parcelles par la commune (février 2026)
Notre article sur la décision de la DIME (mars 2026)
Pro Fribourg, 23 mars 2026
La Liberté, 26 février 2026
ISOS — Office fédéral de la culture

